26 Septembre 46 – OK je sors…

A peine réveillé, Mathieu César, le directeur du parc zoologique de Mamertine déboucha dans la cour à fond de caisse.

Les pneus de sa voiture se bloquèrent et firent gicler les petits cailloux blancs qui faisaient sa fierté et donnaient à l’entrée du parc un air avenant et accueillant.

Il n’avait même pas pris le temps de déjeuner, d’embrasser sa femme, ni même de se brosser les dents, lui qui pourtant était un maniaque de l’hygiène dentaire.

Il faut dire que l’affaire était d’importance. Vous allez en juger vous-même.

La veille avait été une journée normale. Beaucoup de visiteurs, quelques écoles de passages avec leurs lot de cris, de bêtises et autres incivilités enfantines, mais rien de bien grave. Ah si, une petite bricole avec les girafes, mais Mathieu César, en directeur averti, avait réglé l’affaire avec poigne et efficacité. Comme d’habitude.

Soirée en famille, tranquille, un bon film à la télé avec Cléo, son épouse,  Auguste et Julia, deux de ses trois enfants. Ils avaient regardé un vieux péplum rediffusé pour la quatrième fois au moins. Mais ils adoraient ça, tous les quatre. Il n’y a pas de mal à se faire du bien.

 

Le téléphone l’avait tiré du lit à quatre heures. En plein milieu d’un rêve.

Maximilien, le gardien de nuit du jardin zoologique de Mamertine n’avait pas hésité à appeler son patron dès qu’il s’était aperçu de la mort d’Étorix.

Tout était dans l’état, tel que le gardien l’avait trouvé. Maximilien n’avait touché à rien, selon les ordres de Mathieu, et une larme perla aux yeux du directeur du zoo lorsqu’il découvrit la dépouille du grand singe.

Il était là, couché sans vie au milieu de sa cage, les bras le long du corps, dans une attitude qui ressemblait plus au sommeil tranquille qu’à la mort violente.

La veille encore, le chimpanzé sautait comme il aimait le faire, allait de branche en branche, grimpait le long de ses barreaux, bref, faisait le spectacle que tout le monde attendait de lui. Les enfants des écoles l’avaient applaudi à tout rompre, comme d’habitude.

Roi des grimaces et des acrobaties, il avait fait un véritable triomphe.

Il faut dire que ce singe de cinq ans avait une particularité qui le rendait célèbre dans le pays tout entier. Il était vert. Oui oui, vous avez bien lu ! Vert ! D’un beau vert foncé qui lui aurait permis de passer inaperçu au milieu de son élément naturel. Ah ! Il en aurait fait tomber des femelles, vous pouvez me croire ! Un beau singe comme lui !

Certes, ici, au milieu de la campagne mamertoise, bien à l’abri dans un zoo aseptisé, cette couleur ne lui était d’aucune utilité.

A lui non. Mais à Mathieu et au personnel du zoo oui. Pensez ! Un singe vert ! Le seul au monde. Il n’en existait pas d’autre, nulle part ailleurs sur la planète. Cette particularité unique faisait que le zoo de Mamertine ne désemplissait pas.

« Il est beau, vous ne trouvez pas ? soupira Mathieu à Maximilien.

— Oui, on dirait qu’il dort.

— Comment est-il mort ? demanda le directeur à la vétérinaire qui avait également été appelée en urgence et qui était agenouillée près de la dépouille du chimpanzé.

— Je pense qu’il s’est étranglé avec un gros morceau de pain, répondit-elle en se relevant. Fausse route, comme on dit.  Il a avalé de travers. Etouffé pendant la nuit, on n’a rien pu faire hélas. Lorsque Maximilien l’a découvert, il était déjà trop tard.

— Quelle catastrophe ! murmura Mathieu qui avait du mal à parler. Faites le nécessaire, emmenez-le pour une autopsie, je veux tout savoir sur les circonstances précises de sa mort. Je file dans mon bureau. Je dois appeler le préfet et le député. Je ne sais pas comment leur annoncer… »

Et d’un pas assuré, alors que le soleil se levait à peine, Mathieu César traversa le parc encore endormi pour se rendre dans la partie administrative du parc.

Arrivé dans son bureau, il prit un papier et nota ce qu’il avait à dire pour ne pas bafouiller. Allez savoir pourquoi, la phrase qui lui vint d’instinct était en anglais. Une vieille habitude qui lui venait du temps de ses études en Angleterre.

Il nota donc sur sa feuille :

That night, he died, the green monkey Étorix.

Puis, tout en réfléchissant aux paroles exactes qu’il allait devoir prononcer aux autorités, il traduisit mot à mot sur le papier, en faisant correspondre le mot anglais et le mot français.

Cette nuit, il est mort le vert singe Étorix.

Puis, tel un paraphe, il ajouta en lettres capitales : ÉTRANGLÉ…


Tout ça pour ça ? Je vous entends d’ici prononcer cette phrase en faisant une grimace de dépit. Oui, je sais, c’est très mauvais, mais c’est le genre de truc qui me faire rire. Pas vous ? D’accord, je sors.

Sachez quand même pour votre culture personnelle que je ne dis pas que des bêtises et que César fit étrangler Vercingétorix dans son cachot de Mamertine, près de Rome, le 26 septembre -46.


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