29 Octobre 1981 – J’ai pleuré comme un môme

 

Les chansons de Brassens parlent de tout. C’est une véritable encyclopédie.

Qui n’a pas imaginé le gorille sortant de sa cage et attrapant le juge à l’oreille au lieu de la vieille comme chacun aurait fait ?

Qui n’a pas vu le sein blanc de Margot donnant la tétée à son petit chat ? Et les épouses qui font la gueule à leurs maris qui se rincent l’œil sans vergogne ?

Qui n’a pas imaginé les mégères se crêpant le chignon avec les flics du quartier après s’être battu entre elles ? « Une autre fourre avec rudesse, le crâne d’un de ces lourdauds entre ses gigantesques fesses qu’elle serre comme un étau… » Vous la voyez bien la Briviste là ?

Et Brassens me fait remonter un drôle de souvenir.

Je devais avoir treize ou quatorze ans. Ma sœur ainée partait de temps en temps, le soir, faire du babysitting.

Un samedi soir, avant de partir, elle arrive dans ma chambre et me dit :

« P’tit frère, ça te dirait de gagner cinq francs facilement ?

— Vas-y, dis-moi.

— J’aimerais bien avoir les paroles de certaines chansons de Brassens (mes parents avaient les vieux disques de Brassens, c’est d’ailleurs moi qui les ai récupérés…).

— Et alors ?

— Alors, pendant que je suis partie, tu viens dans ma chambre, tu mets les disques et tu notes les paroles sur ce cahier. Je t’ai fait une liste des chansons que j’aimerais avoir.

Et elle me montre un grand cahier.

— Et je te paie cinquante centimes par chanson. Si tu en fais dix ce soir, ça te fera cinq francs. »

J’acceptai évidemment ce travail sous-payé et m’installai dans sa chambre, face à l’électrophone à piles en plastique blanc et bleu portant un disque de Brassens sur le plateau.

Et la longue soirée commença.

Je me rendis vite compte que Brassens chantait plus vite que je n’écrivais et me vis rapidement dans l’obligation de retirer régulièrement le bras du disque le temps d’écrire les deux ou trois vers que j’avais saisis. Après quoi je devais reposer le saphir sur le disque, légèrement en arrière de l’endroit précédent. Il n’y avait même pas ce système moderne qui permettait de relever le bras pour ensuite le faire redescendre à peu près au même point…

Mais quel bonheur ! Je garde un excellent souvenir de cette soirée. J’ai, ce soir-là, pu écouter et retranscrire les mots de Brassens.

Je me souviens de son propriétaire à qui il devait trop de sous, qui le chassait de son toit. Mais Brassens s’en foutait car il avait rendez-vous avec vous !

Je me souviens de l’arbre au pied duquel il était heureux, de sa femme qui laissait des cailloux dans les lentilles, de sa pipe, sa belle pipe en bois, de sa mansarde sous les toits.

Je revois encore les images qui se dessinaient dans ma tête ce soir-là.

Je revois évidemment le gorille derrière sa grille et toutes les bonnes femmes apeurées qui s’enfuyaient.

Et ce soir-là, j’ai écouté une magnifique histoire. Tiens, je vais vous la raconter.

C’est l’histoire d’un type qui est chez lui, tranquille. C’est le soir, il fait nuit et il pleut. Dehors, il y a un orage épouvantable et sa voisine, qu’il connait à peine, a peur des éclairs. Elle débarque donc chez lui en chemise de nuit vaporeuse et lui explique qu’elle a la trouille. Pas farouche pour un sou, elle se colle contre le monsieur qui n’en demandait pas tant. Imaginez comment la soirée s’est terminée. Point cocasse de l’histoire, le mari de la dame en question est vendeur de paratonnerres et il a profité de l’orage pour aller démarcher chez les particuliers, histoire de faire monter son chiffre d’affaires. Au petit matin, la dame repart chez elle « faire sécher son mari » et donne rendez-vous à son voisin au prochain orage. Le gars attend, guette le ciel, mais Jupiter le voit autrement et n’envoie plus d’éclairs. Pire même, le couple déménage et s’en va dans des pays où il ne pleut jamais, car pendant la fameuse nuit, le vendeur avait fait fortune, tellement il avait vendu de paratonnerres.

Quelle jolie histoire ! Et comme elle était si bien racontée. Je ne sais combien de fois je l’ai écoutée, et combien de fois depuis je l’ai chantée, dans ma douche, ou ailleurs (Comme Oncle Archibald que j’adore hurler sous le jet d’eau).

 

« En bénissant le nom de Benjamin Franklin
Je l’ai mise en lieu sûr entre mes bras câlins
Et puis l’amour a fait le reste.
Toi qui sèmes des paratonnerres à foison
Que n’en as-tu planté sur ta propre maison
Erreur, on ne peut plus funeste. »


 HISTOIRE VRAIE  Georges Brassens est né le 22 Octobre 1921 à Sète et décédé à Saint Gely du Fesc le 29 Octobre 1981. Il avait soixante ans et une semaine !

Quelques année plus tard, Pierre Desproges disait: « Le jour de la mort de Brassens j’ai pleuré comme un môme. J’ai vraiment pas honte de le dire. Alors que – c’est curieux – mais, le jour de la mort de Tino Rossi j’ai repris deux fois des moules. « 


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