26 Juin 1967 – La route était mouillée

Elle roule, elle roule vite. Très vite, trop vite peut-être.  Et la route est mouillée.

C’est ce soir, ce soir ou jamais lui a-t-il dit. Alors la fille aux yeux d’or n’a pas hésité. Elle a pris sa valise et est descendue de sa chambre d’hôtel. Saint-Tropez- Nice, ce n’est pas très loin. Juste deux heures de voiture, deux petites heures et elle sera dans l’avion. Pour le retrouver. Lui, l’homme de Rio. Ou de Sao Paulo. Ou de Brasilia, elle ne sait plus. Mais de là-bas et tout cas.

Elle l’a attendu ce coup de fil. Chaque jour que Dieu fait depuis qu’elle l’a vu pour la première fois. Pour tout l’or du monde elle n’aurait raté cette rencontre.

Après ces deux mois de tournage intense, enfin un moment à elle, à elle seule, sans sa sœur, sans toute l’équipe qui la suit jour et nuit. Elle n’a rien dit à personne. Elle est partie sur un coup de tête.

Pas de place pour la gamberge. Elle l’a décidé.

Prendre un passeport pour l’oubli, c’est ce qui lui fera le plus grand bien.

Alors elle roule, elle roule vite. Trop vite sûrement, sur cette route mouillée.

Tout en pensant à cet homme qui l’attend là-bas.

La Renault 10 de location est rapide. Elle avale les kilomètres avec une facilité déconcertante. Et Françoise est heureuse ! La chasse à l’homme qu’elle a entrepris pour découvrir l’homme de sa vie va enfin se terminer à son arrivée à Paris. Une caravelle, deux heures de vol et son bel amour, là-bas, à Orly, certainement un bouquet de fleurs à la main.

Vingt-cinq ans, la peau douce et l’amour au bord des lèvres. Elle est belle. Elle a la vie devant elle.

Soudain, elle la voit. La bretelle numéro 47 vers Villeneuve-Loubet. Elle la voit. Un peu tard. Pas le temps de ralentir. Elle tourne le volant. Trop brusquement.

La voiture roule vite. Très vite. Trop vite. Et la route est mouillée.

La R10 dérape, part en tête-à-queue et vient s’encastrer dans un poteau en béton.

Voiture en feu.

Fin de l’histoire.

Cul de sac définitif.

Et la ronde de la police de la route qui passe justement par là.

A ce moment-là.

Les hommes en bleu s’arrêtent. Les portes claquent, les policiers arrivent en courant.

Mais le brasier est trop intense et ils ne peuvent s’approcher de la Renault 10 qui se consume.

Ils ne savent pas que l’une des Demoiselles de Rochefort vient de trouver la mort dans ce virage de la sortie 47.

Ce n’est que plus tard, beaucoup plus tard que la nouvelle sera connue et l’actrice identifiée.

C’est ce soir ou jamais, lui avait-il dit.

Mais elle roulait vite. Très vite. Trop vite.

Et la route était mouillée.


HISTOIRE VRAIE, à ceci près que ce 26 juin 1967, Françoise Dorléac ne partait pas rejoindre le grand amour. Elle se rendait à Londres pour assister à la projection des Demoiselles de Rochefort en version anglaise. Brûlée vive dans la voiture, elle a été identifiée grâce à des fragments de son permis de conduire retrouvés dans le véhicule.

Les parties en gras sont des titres de films dans lesquels Françoise Dorléac est apparue.


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