19 Juin 1897 – Charles Cunningham B.

Dans la série « Apprenons un nouveau mot », voici un nouvel épisode.

Le préfet Poubelle a donné son nom à ce que l’on sait. Nous roulons sur du Macadam grâce à John Loudon McAdam qui inventa la route goudronnée en 1820. Alors voyons aujourd’hui un nouveau nom propre qui est devenu un nom commun.

Imaginez notre héros du jour, Charles Cunningham B. (je préserve son anonymat jusqu’à la fin pour vous permettre de chercher son nom). Un Britannique d’une bonne quarantaine d’années, plus près de la cinquantaine, bien mis et, il faut le dire, assez riche. Un homme distingué, chauve, ou plutôt portant la couronne de cheveux grisonnants et une immense barbe bien taillée mais fournie et descendant suffisamment bas pour masquer entièrement le cou. Style Père Noël, mais en poils durs et frisés poivre et sel. Vous voyez le genre ?

Jusqu’à trente-cinq ans, notre homme est militaire. Capitaine dans les forces armées britanniques. A ce titre, il participe à toutes les opérations de l’armée anglaise de la moitié du XIXème siècle.

Et voilà que son père meurt et lui laisse en héritage une coquette somme. Considérant qu’il a suffisamment roulé sa bosse dans la vie militaire, il range son uniforme et s’achète des terres dans l’île d’Archill, à l’ouest du Connemara, en Irlande. Il y reste quelques années, puis revend tout et achète de nouvelles terres à Lough Mask dans le Comté de Mayo, toujours en Irlande.

Là, il administre son bien et fait la connaissance de Sir John Crichton, troisième Comte Erne, un pair d’Angleterre qui passe plus de temps à Londres à la chambre des Lords que sur ses terres irlandaises qu’il a une forte propension à négliger. Et il cherche justement un régisseur pour s’occuper de tout. Un homme qui sera bien payé, mais qui devra gérer les semailles, les récoltes, les bêtes et surtout la bonne centaine d’ouvriers agricoles qui travaillent dur pour un salaire de misère.

Pendant plusieurs années, tout se passe bien, ou pas trop mal. Charles Cunningham B. est un régisseur sévère et redouté par les métayers. Mais dans le même temps, il faut être dur si on veut être respecté. Et les incidents sont nombreux. Dans cette partie de l’Irlande où règnent la paresse, l’ivrognerie et la malpropreté, le régisseur a parfois bien du mal à résoudre les conflits chaque jour plus nombreux.

Mais en 1879, la météo est très mauvaise, les récoltes sont désastreuses et les ouvriers agricoles ruinés. La situation est catastrophique. Cet état de fait alerte Charles Stewart Parnell, dirigeant de la ligue agraire qui, au nom des métayers, demande au Comte Erne une remise de 25 % sur les loyers. Celui-ci, du bout des lèvres, propose un modeste 10 %. Ce qui n’est pas recevable par les ouvriers qui commencent à monter le ton. Et l’affaire devient politique, puisque Parnell est un Irlandais indépendantiste qui souhaite voir l’Angleterre se mêler de ses affaires et pas de celles de la patrie de saint Patrick.

Alors, pour gérer le conflit, le Comte Erne envoie Charles B. au charbon, si j’ose dire.

Et en tant qu’ancien Capitaine de l’armée britannique, Charles emploie les grands moyens. Il expulse à tour de bras. Il vire avec pertes et fracas tous ceux qui ne veulent pas payer ou qui ne font pas d’efforts pour rentrer dans le rang. Il décime ainsi financièrement de nombreuses familles et les entraîne vers la misère.

Alors Parnell réunit tous les paysans restants et prêts à se battre, il joint également les commerçants de la région, les grossistes comme les détaillants et il leur dit ceci.

« Puisque le régisseur veut vous affamer, affamez-le. Refusez de travailler pour lui ! Refusez de le servir ! Refusez de lui vendre quoi que ce soit ! Vous, les paysans, ne labourez plus ses terres, ne récoltez plus, laissez crever ses bêtes. Il a des vaches ? Arrêtez de les traire ! Il va vouloir se plaindre à la couronne d’Angleterre, vous devez vous y attendre. Interceptez tous ses messages, ceux qu’il reçoit comme ceux qu’il envoie. Il doit se sentir en insécurité permanente ! Il n’est pas le bienvenu chez nous ! Imposez-lui la misère qu’il vous impose ! Vous ne serez pas plus riches, mais vous ne serez pas les seuls à crever de faim ! »

Et ce qui fut dit fut fait. Charles Cunningham B. devint le pestiféré du comté de Mayo. Plus personne n’accepta de travailler pour lui. Malgré le blocage de ses messages, il réussit à prévenir la couronne qui envoya des soldats basés dans le nord de l’Irlande pour faire les moissons qu’aucun paysan n’avait accepté de faire. Ces soldats furent reçus par des crachats et des insultes. On dut faire venir de Dublin la nourriture pour les hommes et le fourrage des chevaux, car personne dans la région n’accepta de fournir quoi que ce soit. Accepter de l‘aider d’une façon ou d’une autre, c’était s’exposer à de dures représailles : maison incendiée par exemple. Malgré la bonne volonté des hommes désignés, la récolte fut perdue.

Pendant plus d’un an, Charles ne put sortir de chez lui qu’à la nuit tombée, armé et escorté par plusieurs policiers qui assuraient sa sécurité.

Vous l’avez deviné je pense. L’homme qui a subi pendant plus d’un an cette mise en quarantaine, qui fut mis en confinement forcé, pour employer des termes actuels, cet homme s’appelait Charles Cunningham Boycott.

Et il fut le premier homme à avoir été boycotté.


HISTOIRE VRAIE. Complètement ruiné à la suite de cette mise en quarantaine, Charles Cunningham Boycott retourna en Angleterre en 1880, loin de cette Irlande qui n’avait pas voulu de lui.

Il s’installa à Flixton, dans le Suffolk où il mourut, le 19 juin 1897.


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *