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28 Novembre 1789 – Un inventeur oublié par l’histoire

Joseph avale d’un trait son assiette de soupe dans laquelle il a trempé quelques tanches de pain. Il est nerveux et ne tient pas en place sur sa chaise.

« Allez, ne te fais pas trop de mauvais sang, lui dit sa femme. Et en passant derrière lui, elle lui caresse doucement la nuque.

— Arrête, veux –tu, ce genre de geste m’exaspère, surtout en ce moment, tu dois bien te douter.

— Oh, pardon, je ne l’ai pas fait exprès. Mais d’accord, je reconnais que c’était un tant soit peu déplacé.

Il se lève, pousse son assiette vers bord de la table, ramasse les miettes qui traînent, ouvre la fenêtre et secoue sa main dehors.

— Il a l’air de faire froid ce matin, je vais prendre une calèche.

— Oui, et couvre toi bien, surtout. A quelle heure es-tu reçu ?

— Onze heures trente. Et Mirabeau m’a dit d’être bien à l’heure car l’ordre du jour était serré aujourd’hui.

Il s’approche de la porte et décroche sa redingote de toile noire pendue à une patère. Il l’enfile par-dessus sa veste couleur boue-de Paris, au devant plutôt court et à l’arrière descendant à mi-mollets. Il se coiffe de son inséparable chapeau, serre son écharpe de soie merdoie selon les recommandations de son épouse et attrape, le long du mur, sa canne à pommeau.

— Elise, demande-t-il, penses-tu que ça ira comme ça ?

— Mais oui, que tu es bête, allez, file vite, tu vas être en retard. »

Elise dépose un baiser sur le front de son mari et il quitte la maison en emportant sous son bras la caisse de bois pour laquelle il est attendu. Deux années de travail dans une petite caisse.

Dehors, le vent souffle fort et la pluie tombe en fine averse. Il remonte son col, regarde derrière lui et hèle une calèche qui passe aux alentours. Le véhicule léger, conçu pour la circulation urbaine (une deux chevaux) s’arrête juste à sa portée. Il grimpe à l’arrière, pose la caisse devant lui et s’adresse au postillon.

— A l’Assemblée et vite, je suis attendu.

— Bien Citoyen, répond le cocher, c’est comme si vous y étiez. »

Lorsqu’il pénètre dans le bâtiment de pierre, sa caisse sous le bras, Mirabeau est déjà là et fait les cent pas dans l’entrée. L’homme du serment du jeu de paume semble inquiet et soucieux.

« Je te préviens, annonce-t-il sans même saluer le médecin qui venait d’entrer, ils ne sont pas de bonne humeur. La séance de début de matinée a été houleuse et tout le monde est tendu.

Ce n’est pas pour détendre le Docteur Guillotin. Il déboutonne sa redingote, ôte son chapeau mouillé et desserre sa fine écharpe. Il a les mains moites et la sueur coule le long de sa colonne vertébrale.

— Où allons-nous ? demande-t-il. Dans l’assemblée elle-même ?

— Non, nous allons nous retrouver dans mon bureau. Il est hors de question de réunir tout le monde. Ce serait du suicide.

Tout en devisant, les deux hommes grimpent la double volée de marches du grand escalier de marbre. Mirabeau, d’un pas décidé, enfile un long couloir sur sa droite et ouvre la première porte à main gauche. Quatre hommes se tiennent là, attendant le retour de Mirabeau et de son invité. Robespierre, ses lunettes dans la main gauche, épluche une orange de sa seule main droite. Parmi ses amis, il est le seul à savoir faire ça et en est assez fier. François Buzot, appuyé sur le rebord de la fenêtre regarde la pluie tomber à travers la fenêtre poussiéreuse. Stanislas de Clermont Tonnerre, assis en bout de table, est en train de réajuster sa perruque. Ancien député de la noblesse, il a rejoint récemment le Tiers-Etat, ce qui lui vaut sa place dans ce bureau. Enfin, Antoine Barnave attend près de la porte. Le député du Dauphiné est un adversaire déclaré de Mirabeau. Il a fortement insisté pour faire partie de la commission et « l’orateur du peuple » n’a pas pu refuser.

Les six hommes se rassemblent autour de la table ovale.

« Citoyens, commence Mirabeau, je vous présente le Docteur Joseph Guillotin dont je vous ai parlé la semaine dernière. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il a, pour le moment, abandonné la médecine, et travaille actuellement à la mise au point d’une machine qui permettrait, d’après ses dires, d’exécuter les condamnés à mort dans des conditions plus humaines et plus respectueuses de leur personne. Citoyen Guillotin, je te laisse la parole.

Joseph s’éclaircit la voix en toussant trois fois brièvement et commence l’exposé qu’il a longuement préparé dans son cabinet de travail.

— Messieurs, la machine que je vais vous présenter tout à l’heure a la particularité de placer tous les condamnés à mort au même niveau. Je veux dire par là, égaux devant la mort. Tous les citoyens déclarés coupables de leurs actes par un tribunal, mourront avec la tête tranchée.

Cette dernière phrase fait littéralement bondir le Comte de Clermont Tonnerre qui se lève de sa chaise.

— La tête tranchée, c’est un privilège de la noblesse. Tranchée au sabre bien aiguisé, et par un bourreau qui connaît bien son métier.

— Les privilèges ont été abolis, Citoyen Clermont, lui fait remarquer Robespierre, et tu étais déjà passé à nos côtés à ce moment-là, je te le rappelle.

Stanislas de Clermont-Tonnerre se rassoit. Mais intérieurement, il boue.

— Les gens du peuple à la hache, si tu veux continuer ainsi, reprend Mirabeau, les régicides écartelés, les hérétiques brûlés, les voleurs roués.

— Et les faux monnayeurs bouillis, rugit Barnave en rigolant.

— C’est pourquoi, essaie de reprendre Guillotin, j’ai pensé à une machine mécanique qui serait utilisable pour tous les types de condamnés, toutes les classes sociales. Si vous le voulez bien, je vais vous en faire la démonstration.

Joseph se baisse et ramasse près de sa chaise la boite de bois qu’il avait apportée. Il fait rapidement sauter les quatre chevilles qui servent à fermer le coffre et dépose sur la table un objet de trente centimètres de hauteur environ, recouvert d’un tissu blanc servant à le protéger.

Les cinq autres personnages se dévisagent. Qu’est-ce donc que cette machine étrange ?

Guillotin retire la toile et l’objet apparaît devant les yeux des représentants de la Constituante

— Que voilà une machine bien singulière, déclare aussitôt Robespierre. Veux-tu bien nous expliquer ?

— C’est pour ça que je suis venu, Monsieur, pour vous montrer.

— Allons, pas de Monsieur entre nous, reprend Barnave. Ici, nous nous appelons Citoyens et nous nous tutoyons.

Joseph Guillotin prend alors dans le coffre un petit rouleau de papier qu’il avait préparé à l’avance.

— Voyez, dit-il, le condamné est attaché sur la planche que vous voyez là.

— Il est attaché couché ? demande François Buzot.

— Non, pas du tout, ce ne serait pas aisé. C’est une planche basculante. On lie le condamné debout, puis on fait basculer la planche et on l’avance, comme ceci.

Et tout en parlant, il dépose le rouleau sur la petite blanche, la fait basculer à l’horizontale et la fait coulisser vers l’avant de quelques centimètres. Le rouleau passe de lui-même dans un petit trou placé juste au-dessous d’une lame en forme de demi-lune.

— Et après, Citoyen, que se passe-t-il ?

— Ceci, répond Guillotin en pressant un petit bouton placé le long du montant droit de la machine.

Et la lame, reliée au haut par une corde, descend rapidement et tombe sur le rouleau de papier. Qui se plie en deux.

— Et alors ? rugit Robespierre. Que se passe-t-il ? Où est-elle cette tête qui est censée mettre tout le monde au même niveau ? Ton panier est vide, je ne vois pas de tête dedans.

Guillotin est rouge jusqu’aux oreilles. Il bafouille.

— Je ne comprends pas, c’est pourtant bien au point.

Il essaie à nouveau avec un deuxième rouleau, puis un troisième, un quatrième. Toujours le même résultat. Le papier est plié, mais pas coupé. Au cinquième essai, la lame se coince dans sa glissière et s’arrête à dix centimètres du rouleau de papier.

Robespierre retire alors le papier et hurle :

— C’est pour cette pitrerie que tu nous as fait déplacer ce matin, Mirabeau ? Tu te moques des députés de la Constituante qui ont des choses bien plus sérieuses à faire. Qu’est-ce donc que cette machine ? Si déjà elle ne fonctionne pas à l’état de maquette, comment veux-tu qu’elle soit efficace en taille réelle ?

— Maximilien a raison, ajoute Barnave également très en colère. Deux exécutions avec une telle machine et nous serons la risée de l’Europe entière. Le peuple viendra non pas pour voir un homme mourir mais pour assister à un spectacle de saltimbanques. C’est une honte.

— Messieurs, messieurs, plaide alors Joseph Guillotin, je ne comprends vraiment pas, je vous assure qu’hier soir encore…

— Hier soir oui, éructe Clermont Tonnerre, mais ce matin non. Je suis d’accord avec Barnave et Maximilien, c’est une honte de faire venir ici les représentants élus de la Nation pour une telle plaisanterie. Retournons siéger Messieurs, nous avons mieux à faire.

Robespierre se lève alors.

— Citoyen Guillotin, retourne donc à tes expériences médicales, c’est là ton vrai métier. L’idée de base me plaisait bien, celle de mettre tout le monde dans le même panier. C’était une idée conforme à notre révolution, mais elle n’est pas à la hauteur de ce que j’espérais. Tu nous as fait perdre notre temps.

— Tant que nous serons députés représentants du peuple français, continue Barnave, jamais cette machine ne fonctionnera.

— Je m’y opposerai également de toutes mes forces, termine Robespierre. Va vendre ta machine dans d’autres pays si tu veux, mais en France, jamais.

Et les quatre députés se lèvent d’un seul homme, reprennent leurs vêtements et quittent le bureau de Mirabeau, resté seul avec Joseph. Celui-ci est dépité, honteux devant un tel échec. Mirabeau lui glisse quelques mots pour le rassurer, mais Guillotin vient de subir la plus grande humiliation de sa vie. Il recouvre sa machine de son drap de protection, la range dans la boite de bois, replace les chevilles et quitte le bureau de son ami.

— Je t’avais prévenu qu’ils étaient de sale humeur. Allez, écoute peut-être Maximilien. Il est parfois bouillant, mais c’est un brave garçon, avec la tête sur les épaules, crois-moi ! Retourne à ta médecine que tu aimes tant.

Joseph Guillotin, en redescendant le grand escalier de marbre, prend alors la décision qui sera le tournant de sa vie : retourner à Saintes, sa ville natale et ouvrir un nouveau cabinet de médecine. Le Docteur Sauvageol vient juste de mourir et laisse de ce fait un cabinet et une clientèle toute trouvée.

On n’entendra plus jamais parler de lui, ni de cette machine qui est restée à jamais à l’état de projet.


Le 28 Novembre 1789, le docteur Joseph Ignace Guillotin présente son invention à l’assemblée constituante. Elle servira pour la première fois le 25 avril 1792 pour exécuter Nicolas Jacques Pelletier, un voleur de grand chemin. Elle fera plus de vingt mille victimes pendant la Terreur et sera utilisée pour la dernière fois en 1977.

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27 Novembre – Un jugement bien rendu

« Non, Monsieur le Juge, je réfute ici les allégations de la partie civile !

L’avocat de la défense, rouge comme une tomate hurlait dans le prétoire.

— Votre client est néanmoins accusé de faux et usage de faux, faux en écriture, faux en dénomination, ce n’est pas rien, tout de même, répondit le juge du haut de son perchoir.

— Vous n’irez pas jusqu’à nier l’appartenance de mon client ici présent à la longue famille des Brassicacées, tout de même … Ce serait un peu fort.

— Comme vous y allez mon cher maître. Il n’est nullement question dans ce tribunal de remettre en question les liens de famille de l’accusé. La moutarde vous monte au nez facilement. Je vous ai connu plus calme.

— Comment se fait-il alors que la partie civile n’ait pas fait de procès au cousin belge de mon client ?

— Mais parce que cet illustre cousin est belge, voilà tout, répondit le juge faisant montre d’un calme quasi olympien. Ses ancêtres ont vu le jour dans l’enceinte extérieure de Bruxelles au XIV° siècle. Il est donc tout à fait normal qu’il porte ce nom et il faudrait être fou pour le trainer devant les tribunaux, pour quelque raison que ce soit. Et personne n’a jamais essayé d’ailleurs.

— Et son lointain cousin chinois ?

— Il vient de Chine, j’ai ici les documents attestant officiellement son origine asiatique, rétorqua le juge en désignant devant lui une chemise jaune contenant au moins cinq cents feuillets. Si vous voulez les voir, ils sont à votre disposition. Mais cessez donc de faire diversion en faisant allusion à la longue famille de votre client. Famille irréprochable si j’en juge par l’épais dossier que j’ai sous les yeux.

— Mon client reconnait en effet qu’il a fait usage d’un nom auquel il navet pas droit. Mais il n’y a aucune malice là-dessous. Il l’a fait juste pour que ce soit plus facile à retenir. Il l’a fait sans vouloir nuire à quiconque et nous trouvons que le procès qui nous est fait ici est bien injuste.

— Puisque votre client reconnait partiellement l’utilisation frauduleuse de cette dénomination, dites— nous ici, devant ce tribunal son véritable nom. Vous êtes sous serment, je vous le rappelle.

L’avocat de la défense se tourna vers son client. Celui-ci était effondré par la question du juge. Il portait une large chemise verte à col très large. Ses cheveux d’un blanc immaculé lui donnaient une allure presque divine. Son parfum, d’habitude discret, se faisait plus présent au fur et à mesure qu’il transpirait. Lorsque la colère était intense, qu’il était bouillant de rage, en présence d’une cocotte par exemple, il exhalait un parfum assez incommodant qui trahissait immédiatement sa présence dans les lieux.

Le juge posa la main sur la chemise verte de l’accusé.

— Allez-y, dites-lui tout, ne lui cachez pas la vérité.

L’accusé se leva et presque sans respirer, déclara :

— Méristème, mon véritable nom est Méristème Monsieur le Juge.

Le silence se fit dans le tribunal. Un silence pesant. Lourd. Un tel aveu ne laissant personne indifférent. Malgré son émotion, le juge se ressaisit et déclara avec un peu de familiarité.

— Cet aveu vous honore mon chou. Je commence à comprendre. C’est un nom difficile à porter.

L’accusé, qui était resté debout, reprit un peu de sa superbe.

— Je suis heureux de vous l’entendre dire Monsieur le juge. C’est pour des raisons de commodité que j’ai choisi le pseudonyme de Fleur. Mais ne pensez surtout pas que ma volonté était de me lier avec les roses ou les tulipes. Je n’ai rien d’un hortensia ni d’une marguerite, évidemment. J’ai souhaité, en prenant ce pseudonyme, faciliter le travail de la ménagère de moins de cinquante ans, j’ai souhaité ne pas effrayer les enfants qui déjà ont du mal à me supporter. Que penseraient-ils de moi, ces pauvres lardons, si on leur demandait « Veux-tu du méristème ? » Déjà qu’avec mon nom poétique, ils me repoussent et me délaissent, je n’aurais eu aucune chance de leur plaire sous mon vrai nom.

— Et puis, ajouta l‘avocat, ce nom que l’on prétend usurpé ne l’est pas tant que ça.

— Expliquez-vous, répondit le juge piqué par la curiosité.

— S’il n’est pas réellement une fleur, mon client est quand même une chou-fleur, pardon, une sous-fleur, un organe pré floral. Si on le laissait se développer plus longtemps qu’on ne le laisse d’ordinaire, il grandirait, monterait sur ses grandes tiges et produirait de magnifiques fleurs jaunes.

— Pourquoi ne pas le laisser se développer complètement alors ? questionna le juge.

— Mais parce que dans ce cas, il n’aurait d’autre intérêt que de se reproduire. Il deviendrait parfaitement inutile. Purée, ce n’est pas difficile à comprendre quand même. Alors que là, au moment où on le prend, il fait partie du gratin parmi ses congénères. C’est une grosse légume que les gens accompagnent comme ils le souhaitent. Et puis, vous imaginez lire sur un menu de restaurant : « Gratin de méristème à la tomate », « Purée de méristème à la muscade et au gingembre » ? Non, Monsieur le juge, Non, Mesdames et Messieurs les cuisiniers. « Gratin de Chou-fleur », avouez quand même que c’est plus poétique, plus imagé. Vous vous imaginez déjà avec des fleurettes blanches dans votre assiette. Vous voyez en rêve une assiette appétissante. L’imagination est importante partout, Monsieur le Juge, même dans la cuisine.

Le juge se tourna alors vers la partie civile.

— Monsieur l’avocat de la partie civile, vous qui représentez ici votre client Brocoli, avez-vous quelque chose à déclarer ?

L’avocat de l’accusation parla quelques instants avec son client qui avait déposé plainte. La discussion semblait paisible et la colère initiale avait l’air de retomber.

— Mon client, Monsieur Brocoli, ici présent, qui lui est une fleur, je tiens à le signaler devant ce tribunal, a décidé de retirer sa plainte. Il considère que la dénomination de Chou-Fleur peut continuer à être donnée à l’accusé. Même s’il a été prouvé devant cette cour qu’il n’est en rien une fleur.

Le juge se redressa sur son fauteuil, remonta dignement sa manche aux bordures d’hermine, se saisit du marteau de bois posé sur la table et frappa deux coups.

 

— Accusé, levez-vous.

Le chou-fleur se leva dignement.

— Après avoir entendu vos explications, après avoir bien saisi les arguments de la défense, et vu que l’accusation a décidé de retirer sa plainte contre vous, après en avoir délibéré avec moi-même, je déclare que vous êtes non coupable des chefs d’accusation qui pesaient sur vous. Vous pourrez sortir libre de ce tribunal. Vous êtes autorisé, à compter de ce jour, à porter le nom de chou-fleur, et en vertu de ce jugement qui fera jurisprudence, personne ne sera plus autorisé à vous dénier ce patronyme. L’affaire est jugée.

L’accusé et son avocat se congratulèrent mutuellement.

Le juge se leva et solennellement, déclara :

— La séance est levée !

Puis, se tournant vers la défense, il ajouta :

— Monsieur l’avocat, monsieur le Chou-fleur, je vous invite à ma table ce midi, je crois qu’avec vous deux, je pourrai faire un bon repas. »


Dans le calendrier républicain, le 7 Frimaire, correspondant au 27 Novembre, est le jour du Chou-Fleur, qu’on se le dise.

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26 Novembre 1945 – Now’s the time

26 novembre 1945, neuf heures du matin. Il neige légèrement sur New York. Charlie entre dans le studio 3 de Savoy Records, les yeux embrumés. Le réveil a été difficile. La soirée d’hier a été longue, comme le sont toutes les soirées de Charlie depuis déjà plusieurs années. Il a quitté bien tard le club dans lequel il a joué, puis est parti avec sa bande de musiciens, et ensemble, ils ont écumé les bars, étourdis par l’alcool, la fumée et le bruit. Ils ont participé à quelques jam sessions dans plusieurs autres clubs, ont joué toute la nuit, aidés par le whisky, la cigarette et l’héroïne.

Charlie a à peine 25 ans. Depuis déjà 10 ans, il a fait du jazz son unique occupation, sa passion, sa vie, son métier. Il est grand, présente plutôt bien, toujours tiré à quatre épingles. Ce matin, il porte un costume gris anthracite bien coupé, une chemise blanche et une cravate noire. Détail amusant, son pantalon est retenu par une ceinture de cuir et une paire de bretelles noires. Un début d’embonpoint commence à poindre sous sa veste croisée. Mais il ne s’en soucie guère.

Il salue la compagnie rapidement. A peine sa valise posée sur la chaise à côté de la vitre, Charlie vérifie dans sa poche de pantalon la présence du matériel nécessaire et se dirige droit vers les toilettes où il s’enferme à double tour. Là, il rabat le couvercle, sort de sa poche sa seringue, son garrot, sa cuiller, et une boite d’allumettes. Puis il fouille dans la poche gauche de sa veste qu’il a déboutonnée et sort une petite pochette en papier qu’il déplie soigneusement. C’est sa dose quotidienne qu’il doit savoir gérer pour la journée. Elle lui a coûté son cachet de la veille, mais elle est nécessaire pour qu’il puisse être celui qu’il prétend être : Bird.

Après avoir rempli la cuiller, ajouté deux gouttes d’eau et fait chauffer le tout à l’aide de deux allumettes, il remplit la seringue, pose le garrot en haut de son bras gauche, lèche l’aiguille de la seringue et l’introduit dans la veine gonflée de son bras déjà miné d’une vingtaine de minuscules trous rouges. L’introduction du liquide est douloureuse. Charlie s’assoit, desserre le nœud de sa cravate. Il transpire à grosses gouttes. Malgré le froid ambiant, il sue abondamment. Le dos de sa chemise est à tordre. Il sait ce qu’il fait. Il est parfaitement conscient de ce phénomène d’autodestruction, mais c’est plus fort que lui. Depuis déjà longtemps, il pense qu’il ne peut supporter la vie et donner le meilleur de lui-même que complètement défoncé. Et il ne s’en prive pas.

Il pense s’évanouir, se tient au mur, ferme les yeux, les rouvre. Puis soudain, le malaise disparait. Il se lève, renoue le nœud de sa cravate, referme sa veste, replie le papier et replace dans ses poches le matériel de mort. Prêt à servir à nouveau la prochaine fois. Il se regarde dans le miroir, passe les mains dans ses cheveux, s’asperge le visage d’eau fraiche et déverrouille la porte des toilettes.

Il fait son retour dans le studio. Tout le monde est là. Max Roach est déjà installé à sa batterie. Il est assis sur son tabouret, les baguettes sur les genoux et essuie consciencieusement ses lunettes. C’est un véritable rite avant de commencer à jouer. Miles Davis, debout près du micro de gauche rectifie l’embout de sa trompette. Dizzy attend. Il est impatient de commencer. Curly Russell joue avec les clés de sa contrebasse et recherche le la que lui a donné Dizzy. Bird leur a dit que les morceaux étaient prêts, écrits, recopiés. Tous attendent impatiemment les partitions et le début de l’enregistrement. Charlie aujourd’hui est leur chef. C’est lui qui va diriger. Pour cela, il a nommé leur groupe éphémère du nom de Charlie Parker’s Ree Boppers.

Trois morceaux doivent être enregistrés dans la matinée : Ko-Ko, Now’s the Time et Billie’s Bounce.

Pour un quintet de musiciens professionnels, ce n’est pas d’une difficulté majeure. Tous maîtrisent parfaitement leur instrument et lisent la musique comme vous ce texte. L’enregistrement de Ko-ko se déroule en deux prises seulement. Et encore, la première aurait pu être bonne, si après le premier solo de Charlie, un technicien n’avait pas applaudi, sifflé et hurlé. Il a fallu recommencer, se recaler. Charlie est nerveux, mais la drogue qui coule dans ses veines parvient à lui faire retrouver son calme. Ses doigts courent sur le sax alto et la musique coule, rapide et mélodieuse. Chacun son solo, puis ils se retrouvent à l’unisson pour la partie finale.

« Bien les gars, c’est dans la boite, rigole Charlie.

— Tu ne crois pas qu’on pourrait la refaire ? demande Dizzy, je me demande s’il n’y a pas un petit truc qui coince à la mesure 47.

— Non, c’est bon, si tu avais merdé, je l’aurais entendu tout de suite et t’aurais envoyé mon sax à travers la gueule.

Charlie rit aux éclats. Dizzy et Miles rigolent également devant leurs micros. L’ambiance est bonne. Il faut dire que la location du studio est chère et qu’il faut boucler dans la journée. Si on s’engueule, on perd du temps, alors, chacun prend son travail avec conscience et fait de son mieux pour que le chef soit content. Les colères du saxophoniste sont connues et tout le monde sait que ça pourrait être violent et long. On a déjà vu Charlie lancer son instrument à travers la pièce.

La matinée se déroule selon les plans prévus. Les trois morceaux sont enregistrés.

L’après-midi verra les enregistrements de Warming Up a Riff, Thriving on a Riff, et Meandering.

Vers dix-huit heures, tout est terminé. Charlie a fait deux nouveaux passages aux toilettes. Les autres savent pertinemment ce qu’il y fait, mais personne ne dit rien. Les musiciens se retrouvent dans un bar juste à côté du studio.

— Voilà, Messieurs, ce jour est un grand jour. Notre premier disque est enfin dans la boite. Désormais, on pourra nous écouter ailleurs que dans les clubs où nous jouons. A la vôtre les gars, je suis content de ce qui s’est passé aujourd’hui.

Et il engloutit d’un trait son verre de bourbon.

C’est Dizzy qui prend la parole.

— Oui, Bird, tu peux être fier. Nous avons fait de la grande, de la belle musique. Mais promets-moi un truc, vas-y doucement sur la seringue. On sait tous que tu te défonces à mort. Tu sais que ça va te jouer des tours, et de sacrés tours. Je voudrais t’entendre jouer encore longtemps, Bird.

— T’inquiète lui répond Parker calmement, je sais ce que je fais. Tu sais, Dizzy, toi, t’as jamais essayé, mais moi, j’arrête quand je veux. Je t’assure.

— Je voudrais bien te croire Bird. Je voudrais bien te croire. »

Dizzy Gillespie lève les yeux au ciel devant autant de mauvaise foi.


 Le 26 Novembre 1945, Charlie Parker enregistre son premier disque en tant que musicien professionnel. Ce premier album se nomme « The Charlie Parker Story ». En 1946, il passera 6 mois en hôpital psychiatrique pour y être désintoxiqué. Puis ce sera la longue dégringolade qui se terminera le 12 mars 1955. Charlie Parker meurt sans un sou, sans avoir le droit de jouer nulle part. Sans même son instrument près de lui. Le matin même, il l’a déposé au Mont de Piété pour s’offrir son ultime injection. Le médecin chargé de constater son décès écrira « Homme de race noire, environ 65 ans. Il en avait 34.

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