20 Avril 1960 Kursivit

Une petite anecdote d’actualité pour commencer. Cette semaine, j’étais en voiture et j’écoutais distraitement les infos de 17 heures sur France Inter. La journaliste préposée aux nouvelles annonce alors qu’à Miami, un pont piétonnier s’était écroulé sur une autoroute. Et moi, arrêté au feu, je me demande une fraction de seconde ce que peut être un pompier thonier. Est-ce un homme habillé en rouge qui pêche le thon sur un bateau rapide ? Un homme pesant une tonne qui est en même temps pompier ? Il a fallu peut-être trois secondes pour que, aidé des explications de la journaliste, le pompier thonier se transforme en pont piétonnier. Mais l’image de ce pompier avait eu le temps de s’imprimer dans mon cerveau.

Il en est de même, mais ce sont des blagues que l’on raconte, pour la chanson de Mambo ou celle du soldat Séféro. Vous connaissez tous Monbo Sapin, roi des forêts ou l’histoire de Séféro, ce soldat qui vient jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes…

Hé bien le héros de mon enfance, quand j’étais en CP dans la classe de Madame Arnaud, à l’école du Cayla de Courbevoie s’appelait Kursivit… Etait-il grec, russe, polonais ? Je ne sais pas, avec un nom pareil, et avec le recul, il devait être croate ou serbe plus certainement. Et Madame Arnaud nous avait fait apprendre son histoire. Ce devait être un paysan qui vivait au milieu des vaches ou des moutons. Et il était heureux, très heureux. Il était la représentation même du bonheur. Et Madame Arnaud devait avoir peur qu’il s’en aille, parce qu’elle disait tout le temps « Il va filer ». Presque à la fin de chaque phrase. Et moi, j’écoutais l’histoire de Kursivit. On devait le rattraper, très vite. Il se promenait dans l’ache et le serpolet (je ne savais pas ce que c’était, mais Kursivit le savait, lui…). Il sautait sur les cornes du bélier, il suivait les flots du sourcelet. Il allait, toujours heureux, de pommier en cerisier ! Ah quelle belle vie il avait Kursivit, l’homme heureux, le bonheur des prés de mon enfance.
Et, ce qui m’impressionnait le plus, c’est qu’à la fin de l’histoire, il sautait par-dessus la haie. Alors là, j’en étais bouché bée. Kursivit, le bonheur a fini par s’échapper. A force de le retenir partout, à force d’essayer de le rattraper, il a filé. Et Madame Arnaud finissait toujours bien tristement l’histoire de Kursivit, en faisant un geste de la main vers le haut, vers l’inconnu, vers l’infini.

Pierre Etaix, dans « Dactylographisme » écrivait : « Quand j’étais enfant j’aimais chanter ‘J’aime pimpoler sa falèze’ que je trouvais coquin. Maintenant, quand on chante : ‘J’aime Paimpol et sa falaise‘, je trouve ça con. »

Et moi, quand j’étais enfant, j’aimais « le bonheur est dans le pré, Kursivit, Kursivit »…

Maintenant, avec tout le monde, ce bonheur est dans le pré et je cours vite pour ne pas qu’il file. »

 

Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite, cours-y vite.
Le bonheur est dans le pré, cours-y vite. Il va filer.
Si tu veux le rattraper, cours-y vite, cours-y vite.
Si tu veux le rattraper, cours-y vite. Il va filer.
Dans l’ache et le serpolet, cours-y vite, cours-y vite,
dans l’ache et le serpolet, cours-y vite. Il va filer.
Sur les cornes du bélier, cours-y vite, cours-y vite,
sur les cornes du bélier, cours-y vite. Il va filer.
Sur le flot du sourcelet, cours-y vite, cours-y vite,
sur le flot du sourcelet, cours-y vite. Il va filer.
De pommier en cerisier, cours-y vite, cours-y vite,
de pommier en cerisier, cours-y vite. Il va filer.
Saute par-dessus la haie, cours-y vite, cours-y vite,
Saute par-dessus la haie, cours-y vite. Il a filé!

Paul Fort


Histoire vraie – Paul Fort est un poète et dramaturge français, né le 1ᵉʳ février 1872 à Reims et mort le 20 avril 1960 à Montlhéry. Il est l’auteur d’une œuvre poétique abondante, réunie dans les Ballades françaises, mêlée de symbolisme, de simplicité et de lyrisme, utilisant le plus souvent le verset


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